Le 16 février dernier Lucien Bouchard déclarait que le Québec n’avait pas ce qu’il fallait pour accéder à l’indépendance et qu’il ne verrait pas la souveraineté de son vivant.

Me Guy Bertrand a commenté les propos de Monsieur Bouchard dans un courriel à l’attention de Benoît Roy, président du Rassemblement pour un Pays Souverain, dans lequel il s’est montré en désaccord avec les propos de Monsieur Bouchard.

Monsieur Roy.

Je vous remercie de m’avoir transmis votre réplique aux propos tenus par Lucien Bouchard le 16 février dernier.

Votre texte est limpide et convainquant.

Permettez-moi d’y ajouter mes propres commentaires.

Les propos de Jean Charest en 2006 à Paris

Contrairement à ce que Lucien Bouchard a affirmé, le Québec a tout ce qu’il faut pour réaliser son indépendance et parachever le pays québécois.

Même Jean Charest à admis, en France, au cours de l’été 2006, que le Québec avait les moyens financiers et économiques pour réaliser son indépendance nationale.

Ainsi, il va de soi que ce n’est pas parce que les québécois ont réussi à performer dans le cadre d’une province du Canada qu’ils devraient renoncer à parachever le pays du Québec.

Je suis surpris qu’aucun commentateur ou journaliste n’ait relevé les propos de Monsieur Charest qui contredisent Lucien Bouchard en plein dans le cœur.

La constitution canadienne en opposition avec les intérêts du Québec

Pourquoi est-il si difficile de reconnaître que le Québec ne pourra jamais se développer comme il le faudrait, tant qu’il sera régit par une constitution qui le met constamment en opposition avec le Canada, comme on le voit, par exemple, avec son objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel canadien ? (article 27 de la charte canadienne des droits et libertés)

L’indépendance du Québec fait partie de l’être même du peuple québécois

Plusieurs, comme monsieur Bouchard, se comportent comme si l’émancipation et l’indépendance du Québec ne faisait pas déjà partie de l’être même du peuple québécois.

Pourtant, cette émancipation et cette indépendance n’ont-elles pas grandi naturellement dans et avec le peuple québécois, tout comme la maturité ou l’état d’adulte grandissent chez un enfant ou un adolescent ?

C’est ainsi que l’indépendance m’apparait plutôt comme un état ou une manière d’être d’un peuple adulte.

L’indépendance vit à l’intérieur et non à l’extérieur du peuple.

Elle serait une manifestation du peuple Québécois lui-même en plein être et en pleine maturité pour ainsi dire.

En conséquence, il faut voir l’indépendance du Québec comme la stature même du peuple québécois devenu mature, comme l’état ou la manière d’être que ce peuple choisirait pour lui-même.

Comme québécois, il faut voir aussi l’indépendance comme l’accomplissement, l’achèvement ou encore l’état normal de notre émancipation, comme notre libération de la tutelle canadienne et enfin comme un devoir pour nous tous d’assumer notre héritage historique ainsi que de protéger et de promouvoir la civilisation française en Amérique.

Présenter autrement l’indépendance du Québec

Avec respect, il ne faut plus présenter l’indépendance du Québec comme un moyen de régler des problèmes d’ordre administratif ou économique comme, par exemple, les listes d’attente dans les hôpitaux, le C. difficile, la fermeture d’usines, le déséquilibre fiscal, la péréquation, etc.

Il faut situer l’indépendance sur le plan de l’accomplissement de l’être même du peuple québécois. Pour moi, l’indépendance politique d’un peuple, c’est essentiellement une question de maturité, d’achèvement, de dignité et d’honneur.

Pour le Québec, c’est la beauté de la noblesse du peuple québécois.

Croire à l’indépendance et affirmer qu’elle ne se réalisera pas

J’ai beaucoup de difficulté à comprendre que l’on puisse s’afficher, comme monsieur Bouchard l’a fait, comme un souverainiste, tout en affirmant qu’elle n’est pas réalisable, du moins de son vivant.

Cela m’apparait aussi farfelu que l’avocat qui accepterait de plaider une cause devant les tribunaux, voire de se rendre jusqu’en Cour Suprême, tout en prédisant qu’il n’arrivera jamais à convaincre les juges de la justesse de son argumentaire.

Monsieur Bouchard a droit à ses opinions et je serais mal placé pour affirmer le contraire. Mais, je suis convaincu qu’il regrettera amèrement ce qu’il a affirmé.

Mon propre dérapage et mes regrets

J’ai vécu une situation analogue à la sienne à la fin des années 90, plus particulièrement après le référendum de 95, lorsque j’ai initié une procédure qui a été reprise par le gouvernement canadien et qui est maintenant connue comme le Renvoi sur la sécession unilatérale du Québec.

Je me suis égaré pour aller voir ailleurs, (au Canada) s’il était possible de vivre comme un québécois partout au Canada et si la nation québécoise pouvait se sentir à l’aise à l’intérieur de la nation canadienne (nations within a nation) dont l’Afrique du Sud serait le meilleur exemple.

C’est ainsi, que j’ai parcouru le Canada pour y prononcer des conférences un peu partout, en faisant valoir les arguments militant en faveur du fédéralisme canadien, comme la notion de partage, notamment. J’ai, pour ainsi dire, vécu à la canadienne pendant quelques années.

Inutile de vous dire que j’ai vite déchanté. J’ai constaté que je n’étais pas chez moi au Canada  anglais. Je n’ai pas vu de différence entre Toronto et Buffalo ni entre Vancouver et Los Angeles pour ne donner que quelques exemples.

Je me suis vite rendu compte que les arguments en faveur de l’indépendance du Québec, que je j’avais répété inlassablement dans mes discours, depuis ma jeunesse, étaient fondés. J’ai réalisé, comme jamais, que le seul endroit en Amérique du Nord où j’étais vraiment chez moi, où je pouvais vivre pleinement dans ma langue et avec ma culture, était le Québec.

Je suis donc revenu à la maison, honteux et peiné, sachant que je devrais vivre dorénavant avec le douloureux sentiment d’avoir trahi la cause pour laquelle je m’étais battu toute ma vie.

J’ai déjà affirmé publiquement avoir regretté cette expérience, même si, à certains égards, elle m’a ouvert les yeux sur des situations qui m’étaient jusqu’alors inconnues.

Lucien Bouchard a le droit de dire ce qu’il a dit et de faire ce qu’il croit juste

Monsieur Bouchard, j’en suis convaincu, connaîtra les mêmes regrets que ceux qui m’ont habité et qui m’habitent encore depuis mon infidélité envers le peuple québécois.

Peut-être finira-t-il sa vie sans reconnaître publiquement son égarement, mais cela ne changera rien à ses états d’âmes, à moins qu’il ne soit plus un indépendantiste, auquel cas il n’aurait rien à regretter.

Par ailleurs, je reconnais que Monsieur Bouchard a le droit de faire ce qu’il veut, de dire ce qui lui chante et de penser comme il l’entend, ce qui comprend le droit de changer d’idée.

Si je vous ai parlé de mon expérience personnelle c’est uniquement pour que vous compreniez mieux comment monsieur Bouchard pourrait se sentir dans quelques temps.

Conclusion

Vous savez dans la vie de tout être humain il y a trois voies que l’on peut suivre pour acquérir des connaissances. La première c’est de rester chez soi et de ne jamais aller voir ailleurs. La deuxième c’est d’aller voir ailleurs et d’y rester. Et, enfin, la troisième, c’est d’aller voir ailleurs et de revenir chez soi.

J’ai choisi cette dernière voie, soit d’aller voir ailleurs, au Canada, et revenir chez moi, au Québec.

Qui a raison ? Celui qui reste chez lui sans jamais partir, ou celui qui part sans jamais revenir, ou encore, celui qui part et qui, ensuite, revient chez lui. Je n’en sais rien.

Veuillez accepter l’expression de mes sentiments les meilleurs.